Un modèle de travail précaire
Emploi du temps d’une femme de ménage
Lundi matin. Ménage chez M. X. Comme d’habitude, il y a des excréments de chat sur le sol et un souk pas possible. Deux heures plus tard, je vais chez sa sœur (ménage) où il y a bien un aspirateur mais il est impraticable (lourd, très bruyant, ne roule pas et aspire mal ; elle considère qu’il est en état). De retour l’après-midi au même endroit, opération lingerie. Mais aujourd’hui contre-ordre : sa fille a décrété que je devais nettoyer la voiture, et pour le linge je me débrouillerai un peu par-ci, un peu par-là, sans heures sup. Après j’effectue les courses pour une grand-mère. Six heures de taf et déjà sur les rotules !
Mardi matin. Un employeur réglo, il m’augmente à chaque fois que le Smic monte, donc pas souvent ; bon, chez lui ça sent pas bon, il y a du boulot mais ça va. L’après-midi : rien, mon employeur est décédé. Pôle emploi ne remplacera jamais les deux heures perdues et ne veut pas m’indemniser au prétexte que la perte de salaire/équivalence temps n’est pas significative.
Mercredi matin. Jour de corvée chez les bourgeois. C’est immense, mais même à 12 €/h (10 % de congés inclus) je ne suis pas sûre de toucher le Smic, vu qu’aux vacances scolaires je ne suis ni embauchée ni rémunérée. L’après-midi, d’habitude c’est du bonheur, je garde ma petite fille (hors de question d’être rémunérée), mais cette semaine c’est annulé car le jeudi est férié, aussi je fais le ménage et les courses chez un employeur sans famille.
Jeudi 1er mai. Férié non rémunéré.
Vendredi. Ménage, repassage, puis changement d’employeur et re-ménage plus préparation du repas chez un vieux un peu trop dragueur. L’après-midi : ménage et courses.
Avant, le samedi, je faisais des ménages dans des locaux, mais j’ai arrêté, ma semaine étant trop fatigante. Et pourtant je ne fais qu’une vingtaine d’heures par semaine (+ 6 heures de trajet minimum) pour 850 € par mois !!!
La majorité de mes employeurs se connaissent (condition difficile pour revendiquer) et je n’arrive pas à en trouver de nouveaux. Trop de femmes sont dans mon cas et le secteur est bouché.
J’exerce ce métier depuis plus de dix ans et j’ai de nombreuses douleurs : mon médecin n’a pas l’air, ou n’a pas envie, de considérer que cela provient de mon travail. Ceci en sachant que je dois travailler jusqu’à 63 ans… J’ai parfois le moral qui flanche un peu et pourtant j’aime mon travail. Enfin… chez les employeurs où je me sens réellement utile, notamment chez les personnes âgées où le ménage n’est pas plus important que l’écoute et l’échange dont ils ont besoin, ce qui demande beaucoup d’énergie.
Maria
Le chèque emploi service
Le « chèque emploi-service » (dit Cesu depuis 2006) est sous contrôle de la « convention collective des salariés du particulier employeurs » où de nombreuses anomalies au droit du travail sont le quotidien de 1,3 million de salarié-e-s (principalement des femmes) pour 2,5 millions d’employeurs (chiffres 2012). Rédigée en 1999 sous l’impulsion de la fédération du particulier employeur (la Fepem), cette convention comporte deux sortes de dysfonctionnements :
Dysfonctionnements structurels
• Selon la convention collective du particulier employeur, la durée légale est de 174 h mensuelles (40 h hebdomadaires).
• L’employeur n’est pas considéré comme une entreprise (puisque particulier !) : ainsi, la médecine du travail et l’inspection du travail n’ont pas le droit d’entrée dans le domicile privé, donc sur le lieu de travail.
• Seul le 1er mai est considéré chômé et payé, les autres jours fériés, s’ils sont travaillés, ne donne pas droit à aucun supplément.
• Pendant 15 ans l’employeur pouvait déclarer son-sa salarié-e au forfait ou au réel ; dans le premier cas les cotisations sont calculées sur la base du Smic (de belles retraites en perspectives) ; quant aux cotisations au réel, elles ne s’appliquent que depuis le 1er janvier 2013.
Dysfonctionnements pratiques
• L’absence de contrat écrit dans les faits (obligatoire dans la convention pour les CDI) pose des problèmes aux salarié-e-s qui rencontrent des difficultés pour emprunter et des difficultés administratives : Pôle Emploi, sécu (arrêts de travail ou maladie souvent calculés sur la base des 3 derniers mois de travail, sans que l’indemnisation ne prenne en compte, dans cette période, les congés, qui sont prépayés).
• Même si le 1er mai est légalement (convention collective) reconnu chômé et payé, c’est rarement le cas dans la réalité.
• La solitude et l’isolement des salarié-es rendent leur organisation très difficile, alors que le patronat, au contraire, est très bien structuré jusqu’à l’échelon européen (notons que la directrice de la Fepem a été nommée en 2009 au grade de chevalier de l’ordre national de la légion d’honneur… ce qui en dit long).
• La Fepem, malgré une association paritaire où siègent la CFDT, la CGT, la CFTC et FO (le gratin représentatif – sic), fait la pluie et le beau temps pour conserver ses privilèges, notamment en matière de déductions fiscales : jusqu’à 50 % des sommes versées dans la limite d’un plafond de 12000 € (soit 6000 € payés par le contribuable quels que soient les revenus de l’employeur, si ce n’est qu’il doit être imposable, c’est à dire parmi les plus riches), le tout justifié par un prétendu modèle économique et social…
• La visite annuelle et d’embauche auprès de la médecine du travail n’existe que dans la convention collective.
• Aucune prise en compte de la pénibilité.
• Aucune prise en compte des temps de transport qui peuvent être très importants (exemple : pour une femme de ménage avec 4 employeurs différents dans la journée, c’est ½ heure, non rémunérée, entre chaque employeur).
• Si un employeur part en vacances, se retrouve à l’hôpital (ou pour toute autre raison non conforme à la convention), les heures normalement effectuées ne sont pas rémunérées.
• Comme l’emploi en Cesu se trouve le plus souvent par le bouche à oreille, il est très délicat de faire respecter ses droits avec un employeur sans que cela nuise au salarié auprès des autres employeurs. De plus, c’est un licenciement de fait quasi assuré avec l’employeur concerné, puisque les rapports professionnels sont exclusivement basés sur la confiance au quotidien.
• Suppression de l’ancienneté au profit d’une revalorisation sur qualification professionnelle (la nouvelle marotte de la Fepem…), ce qui revient à ne donner une reconnaissance qu’à une petite minorité de travailleurs-ses.
Voilà résumée la réalité du « chèque emploi-service ». On pourrait ajouter une foultitude de manquements à la réglementation (au cas par cas), mais ce serait sans fin tant la majorité des employeurs ne se considèrent pas en être et par conséquent sont de mauvais employeurs – par ignorance dans le meilleur des cas. Mais dans le cadre de l’accompagnement des personnes âgées (souhaité par la Fepem), ce sont les proches, souvent les enfants, qui sont les pires des employeurs… Le harcèlement fait entièrement partie de ce travail qui ressemble souvent à la domesticité.
Des bourses du travail ont été créées il y a quelques années (Poitiers et Quimper) avec le concours de la CNT, mais elles n’ont pas perduré ; cependant, quand elles existaient, elles ont permis aux travailleurs précaires de ce milieu de s’organiser ; aujourd’hui ce sont des associations, aux statuts multiples, qui ont la mainmise sur ce marché, avec en prime une facturation pour le service qui dépasse largement le salaire et les cotisations : ça s’appelle une aubaine capitaliste, ou plus correctement de l’exploitation, car dans ces associations les salarié-e-s sont au Smic !